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Rudolf Steiner à la Biennale de Venise : Il Palazzo Enciclopedico

Rudolf Steiner à la Biennale de Venise : Il Palazzo Enciclopedico

Que voulait nous dire M. Gioni en choisissant Rudolf Steiner et K. Jung et en les plaçant au centre de l’exposition autour de cette maquette jamais construite ? Dans les entretiens sur ses intentions, il parle d’utopistes mais aussi de vision, d’imagination, d’âme. La très grande majorité des oeuvres me parlait directement, m’émouvait, me touchait infiniment.

de Babeth Johnson

Béatrice Johnson, ancienne élève de l’école Perceval à Chatou, travaille depuis 2006 sous la direction d’une grande dame de l’art contemporain à New York : Alanna Heiss, fondatrice de «PS 1», récemment absorbé par le MOMA. Elle est toujours en activité et participe systématiquement à la Biennale de Venise. Ma grande chance veut qu’elle m’ait invitée aux journées d’ouverture de la Biennale de Venise, évènement artistique exceptionnel par son ampleur et sa durée. B. J.

L’an dernier, sous la direction du jeune conservateur Massimiliano Gioni, la Biennale s’appelait Il Palazzo Enciclopedico et voulait proposer « une réflexion sur le destin de l’art contemporain et celui des artistes qui ne s’accommodent pas d’horizons limités quand ils imaginent, mais qui conçoivent des réalités globales, aspirant à une connaissance totale, à la sensibilité et à l’utopie ». Elle voulait aussi « placer les artistes dans une perspective historique ou dans un contexte d’affinités mutuelles en soulignant les liens entre passé et présent et entre les artistes présentés. »1
La notion de Palais Encyclopédique, maquette de l’œuvre utopique de Marino Auriti qui donne son titre à la Biennale2, pose ainsi la question : « Qu’est donc le monde de l’artiste ?
Cet intérêt prospectif va plus loin en cherchant des liens avec d’autres mondes. Le Palais d’Auriti ne fut jamais réalisé mais le rêve d’un savoir universel, qui expliquerait tout, revient régulièrement dans l’histoire de l’art et celle de l’humanité et des excentriques comme Auriti le partagent avec bien des artistes, écrivains, scientifiques et prophètes auto-proclamés qui ont tenté – souvent en vain – de modeler une image du monde qui en capturerait l’infinie variété et richesse… »
Massimiliano Gioni décida donc de « brouiller les lignes entre artistes professionnels et amateurs, insiders et outsiders, et d’approcher l’étude de l’image de manière anthropologique en se concentrant sur l’espace de l’imaginaire et les fonctions de l’imagination. Quel espace nous reste-t-il pour les images intérieures – pour les rêves, les hallucinations et les visions – à une époque assiégée par des images extérieures ? Cette Biennale, questionnant le désir de tout voir et de tout connaître, nous parle surtout d’obsessions et de la force transformatrice de l’imagination. »

Je ne parlerai pas ici des pavillons nationaux, dont certains étaient pourtant magnifiques, ou merveilleux dans le vrai sens du terme, ou dérangeants, car même en cinq jours entièrement consacrés aux expositions de la tentaculaire Biennale, je n’ai pas vu la moitié des œuvres présentées. Ils obéissent en outre à une autre perspective sur l’art et sont par essence l’œuvre d’artistes vivants.

Ce thème de l’imaginaire et de l’utopie était présent partout dans la Biennale avec, dans le Pavillon Central des Giardini, l’ouverture sur la maquette du Palazzo Enciclopedico au centre d’une salle consacrée au magnifique « Livre Rouge » de Karl Jung. Oeuvre de toute sa vie, cet énorme ouvrage calligraphié, illustré de mandalas et de peintures magiques et magnifiques, redécouvert il y a quelques années et exposé d’abord à New York en 2009 au Rubin Museum (musée d’art et de spiritualité d’Extrême-Orient) est un parfait exemple de cet état d’esprit du début du XXe siècle, quand les scientifiques étaient aussi visionnaires et créateurs de mondes intérieurs. Jung n’avait manifestement pas l’intention de publier cette somme, il y travaillait tous les jours comme un moine copiste pour consigner non seulement ses pensées mais aussi la forme plastique qu’elles prenaient.
Immédiatement après Jung, mais chronologiquement son aîné, la prochaine grande salle était entièrement tapissée de dessins au tableau noir de Rudolf Steiner, une cinquantaine au moins… Ceux d’entre nous qui connaissent les deux hommes savent qu’ils étaient tous deux admirateurs de Goethe, artiste et scientifique comme eux.
Puis, dans toutes les salles du Pavillon Central, d’autres artistes : des shamans, des malades mentaux, des visionnaires – morts ou vivants -, des œuvres uniques, des séries, de l’Art dit Brut, des délires, des oeuvres primitives, des détournements, des accumulations, des peintures tantriques, de l’art pour l’art, d’autres à vocation religieuse ou incantatoire ou thérapeutique…
L’itinéraire de l’exposition, des pavillons des Giardini (pavillon Central et Pavillons Nationaux) à l’immense Arsenal montrait aussi bien ces travaux atypiques que certains artistes mondialement connus et à la côte vertigineuse : Cindy Shermann, Richard Serra, Ai WeiWei (dans le pavillon de l’Allemagne !), Paul McCarthy, Fischli et Weiss, Robert Crumb (sa Genèse illustrée), Steve McQueen, Bruce Nauman…

N’étant ni critique d’art ni spécialiste, je voudrais simplement partager mes impressions et les confronter à celles des critiques professionnels qui, de Paris à New York, étaient très partagés entre l’émerveillement et un certain mépris.

Que voulait nous dire M. Gioni en choisissant Rudolf Steiner et K. Jung et en les plaçant au centre de l’exposition autour de cette maquette jamais construite ? Dans les entretiens sur ses intentions, il parle d’utopistes mais aussi de vision, d’imagination, d’âme. La très grande majorité des oeuvres me parlait directement, m’émouvait, me touchait infiniment. Contrairement à certains artistes d’aujourd’hui, la démarche des auteurs n’avait pas besoin d’être expliquée, l’expérience esthétique étant immédiate. Les cartels résumant la vie et l’œuvre des artistes étaient simplement intelligibles : l’œuvre ou les œuvres proposées résultaient de toute évidence d’une expérience de vie. Cette expérience, ce regard intérieur, je pouvais immédiatement le partager.

Je ne veux pas opposer l’art contemporain tel qu’on le visualise souvent – abstrait, froid, monochrome, dématérialisé, incompréhensible, minimaliste ou franchement laid – à cette débauche de formes et de couleurs primaires touchantes et aisément reconnaissables. Simplement ces oeuvres rendaient souvent visible l’invisible, sans ironie et sans second degré ! Alors si les critiques officiels n’ont pas tous apprécié de ne pas pouvoir se gargariser – dans leur jargon élitiste – certains ont compris cette fenêtre ouverte sur la vie intérieure d’artistes célèbres et anonymes.

Babeth Jonhson
1. Toutes les citations en italiques sont tirées (et traduites) du dossier de presse de la Biennale 2013.
2. Ce musée imaginaire devait abriter tout le savoir du monde et relier les plus grandes découvertes de l’humanité, de la roue au satellite. Il occuperait plus de 130 étages !