Blog

Regards

Ecrire et lire de Jeanne Benameur

Ecrire et lire de Jeanne Benameur

Intuitivement, nous savons que les livres nous aident à comprendre le monde et à nous comprendre nous-mêmes. Certains même prétendent qu’ils disent des choses que les humains ne peuvent pas dire !
Sans le livre, peut-être l’homme serait-il muet…
Ni somme d’idées, ni passe-temps distrayant, le livre de littérature nous conduit
dans des zones lointaines et profondes qui nous en apprennent beaucoup sur nous-mêmes.
L’acte de lire est un acte essentiel de culture, c’est-à-dire un acte de résistance au divertissement mondialisé…
Dans ces conditions, que faut-il penser de la déshérence dans laquelle le roman se trouve
de plus en plus confiné ? Quelle place l’école doit-elle redonner au monde de la fiction face
à la prolifération du virtuel ?
Et en quoi l’image de « l’honnête homme » des temps modernes que l’on cultive dans les écoles Steiner-Waldorf ne peut se concevoir sans ce cheminement avec les livres ? Ce sont ces questions, parmi d’autres, que Jeanne Benameur, nous ayant fait le plaisir de répondre à notre invitation, a abordées au cours d’une conversation sensible qu’elle a tenue avec le public.

Écrire et lire

Jeanne Benameur

Aujourd’hui, j’aimerais parler de ce que représentent pour moi lire et écrire…
Écrire, c’est aller chercher avant toute une vibration avec les mots et donc avec du silence. Il n’y a pas de son s’il n’y a pas de silence. Et l’écriture, c’est pareil. Les mots doivent donc vibrer. C’est pourquoi, pour ma part, j’en utilise peu. Un mot a toute sa vibration souterraine et il faut la laisser se déployer.
Cela fait des blancs dans l’écriture et donc du silence et dans ce silence, on peut espérer partager quelque chose. Souvent on s’arrête au sens premier d’un mot et cela nous occupe toute la tête. Alors qu’un mot, il a une couleur, une vibration, une densité, un sens et c’est tout cela ensemble lorsque l’on écrit.

Il n’y a pas de synonymes à proprement parler. Les synonymes, c’est bien pour chercher du vocabulaire. Un mot ne peut être mis à la place d’un autre. On ne peut pas interchanger nos visages ; les mots, c’est pareil : quand on écrit, on «dévisage» les mots. Un mot de tous les jours, il faut réussir à le ressentir comme quand on était enfant – étymologiquement celui qui ne parle pas (in-fans), l’enfance d’avant la parole.
Quand il entre dans la parole, dans le son, tout est neuf pour l’enfant et chaque mot est extraordinaire. Le mot doit retrouver cet état nouveau pour qu’il m’intéresse, sinon ce n’est pas le bon. Les mots sont des matériaux, de la matière…

Dans le silence avec soi-même pour écrire, on va à la recherche de cela tout au fond de soi.
L’écrivain travaille toujours à partir d’une émotion et il faut que celle-ci soit suffisamment profonde et durable pour que je sache qu’il faudra lui donner forme avec l’écriture. Je ne sais pas nommer cette émotion et je cherche à nommer une part de moi qui est encore inconnue et que je pressens et qui appelle… et c’est une aventure que d’aller avec les mots chercher cette chose-là. Et c’est également un risque : quelque chose appelle et on y va. Cependant on ne sait pas si c’est joyeux ou douloureux…

Un texte est une tentative et on n’est pas sûr d’y arriver… Cela prend du temps, c’est plein de points d’interrogation.
Je pars avec un fil et cette émotion que je sens, il faut lui construire une maison pour qu’elle puisse habiter. Dans cette maison, la question est : comment entre la lumière, quels en sont les espaces obscurs, les espaces lumineux, et tout cela va construire ce qu’on appelle « une histoire ».
Je n’écris pas au départ une histoire. Cela n’a aucune importance ; tous les histoires ont déjà été écrites. C’est la façon dont on tisse des événements, des personnages qui prennent forme, qui se structurent, c’est tout ce travail artisanal qui importe.

J’aimerais parler maintenant du « singulier »
et du «semblable », parce que c’est profondément de cela qu’il est question dans la littérature.
Nous sommes chacun à la fois des « singuliers »
avec un corps, un visage, des émotions, et également nous sommes des « semblables ». Nous sommes les deux à la fois. Nous venons tous d’une histoire, parfois historiquement difficile. Nous pouvons tous faire quelque chose de cette « irruption du monde », qu’elle soit violente ou non : pour ma part, cela m’a apporté de trouver chaque instant précieux, et de ne pas supporter l’ennui.
Lorsque j’étais enseignante, et que j’ai réalisé que je m’ennuyais et que mes élèves également s’ennuyaient parce que j’utilisais tout ce qu’on m’avait appris à la faculté, alors je je me suis dit : « Soit je pars, soit j’invente !»
Et cela fut ma chance de rencontrer les ateliers d’écriture et de me mettre à travailler autrement. Mon moteur de résilience, ce fut l’écriture. Avec une écriture je pars en quête, et la vie devient une aventure permanente. C’est la révolution permanente, à laquelle je crois, à laquelle je continue à croire, celle qui se fait en secret et de façon singulière avec l’écriture et par cela je rejoins précisément mes semblables.
Lorsque j’étais encore empreinte de de la singularité de ma propre histoire, je pensais que ce n’était absolument pas partageable. J’écrivais cependant, mais je gardais tout par-devers moi. Mon histoire douloureuse trop compliquée ne pouvait certainement pas intéresser les autres.
Et à ce moment-là la belle rencontre que j’ai faite a été celle de la psychanalyse. Elle m’a permis de réaliser que ma petite singularité était tirée à des millions d’exemplaires ! La psychanalyse a pris la suite de la lecture. Car la première expérience vivante de mes semblables ne s’est pas faite avec les gens, mais avec des textes : quand j’ai lu à l’école des textes, je me suis reconnue.
J’ai adoré Racine ; c’est un peu comme Bach :
c’est formidablement structuré avec dans le même temps une pulsion archaïque profonde et violente qui trouve sa forme. Alors je me suis dit : je ne suis pas folle.
La première reconnaissance que je suis semblable parmi mes semblables s’est d’abord faite par les textes ; après, concrètement, cela s’est fait avec un être vivant dans la même pièce que moi et qui pouvait entendre tous ce que je disais sans pour autant partir en courant ! C’est une expérience humaine qui m’a définitivement mise parmi mes semblables. C’est avec ce chemin que je suis allée vers le partage et que j’ai eu envie du partage.
Auparavant, j’étais dans l’illusion : je me racontais que je voulais être publiée, mais je ne faisais pas ce qu’il fallait. Quand j’ai eu fait le travail qu’il fallait, les rencontres se sont alors données naturellement et le partage a eu lieu. Mais avec tous les risques que cela comporte de publier : on entre ou non en résonance. Lorsque le texte est publié, il s’en va, et c’est une grande espérance de se dire que des gens vont entrer dans ce silence, silence travaillé avec des mots et qu’il y a possibilité de se rejoindre, mais ce n’est toujours qu’une espérance…
Quand je rencontre des élèves, je remercie toujours ceux qui ont lu. Un livre qui n’est pas lu n’est pas plus qu’un objet sur une étagère…, mais je remercie aussi ceux qui n’ont pas lu car ils garantissent ma liberté : je propose, j’écris, et je suis libre d’écrire comme je le sens. Mais si quelqu’un n’entre pas, il est libre également. Advienne que pourra ! Et que le partage ait lieu comme il peut, si c’est possible.
Je rejoins quelque chose de très lointain, issu des carnets que j’écrivais lorsque j’avais quinze ans : j’écrivais alors que la communication ne m’intéressait pas, «seule la communion me fera espérer» ! C’est toujours vrai. La communication ne peut pas être une espérance de l’humanité. Communier par contre m’intéresse : certes c’est un rêve, mais ce n’est pas une illusion. Il faut essayer de tisser, de créer pour qu’une communion ait lieu.

Devant un livre, objet bien propre, on n’imagine pas les tempêtes qu’il y a eu derrière, ni celle qu’il va déclencher quand on va le lire. La lecture est un art. J’attends d’un texte qu’il me mette dans un mouvement fort au même titre que l’écriture. La pratique de la lecture doit être mise au rang des arts. Le lecteur est requis dans sa capacité visionnaire. Celui qui lit part en aventures et tout son corps est requis. Cela crée quelque chose de reposant : un pôle d’absence-présence qui pacifie l’entourage.
La parole, l’écriture, la lecture apaisent les pulsions. Les pulsions, c’est la violence brute du corps qui se met en mouvement parce qu’il lui manque les mots…
Apporter la parole, l’écriture, la lecture permet à un être humain d’être singulier et dans le même temps de vivre parmi ses semblables.
La lecture n’est pas une évidence. Cela s’apprend, comme un instrument. Mais cela ne suffit pas de déchiffrer la chose écrite. L’aventure de l’imaginaire est autre chose que du déchiffrage : c’est accepter que des images nous entraînent dans des parts de nous-mêmes que nous ignorons encore. Tout cela se prépare, s’apprend. C’est pourquoi il est si importante de mettre en place des ateliers d’écriture. Cela permet de préparer la lecture. Certes on n’est pas encore auteur d’un texte qui s’exerce à retravailler sa matière, qui apprivoise les mots, mais on est déjà le scripteur d’un texte. L’atelier d’écriture aide à aller vers les zones profondes de la lecture, aide à entrer profondément dans la fiction.
La fiction et le virtuel sont deux choses très différentes .

Lorsque j’étais enfant, la passion de la lecture m’a fait entrer dans la fiction : c’était rassurant de savoir qu’il y avait deux mondes :
d’une part celui du roman codifié qui développe de merveilleuses fictions et d’autre part celui du réel. Et ces deux mondes étaient symboliquement bien séparés et bien identifiés. Il y avait un ordre des choses.

Le virtuel contemporain, quant à lui, crée la confusion entre le réel et la fiction.
Lorsque l’on est avec des adolescents, c’est important qu’ils écrivent des textes en sachant qu’ils créent des fictions. On sait qu’on est dans la réalité pendant que l’on crée quelque chose d’autre qui est précisément une fiction. Et là, on explore les émotions, sans qu’on ait envie de le vivre dans la réalité. Tout l’art est fait pour cela.
La fiction permet d’aller explorer toutes les émotions, y compris les plus obscures. On a besoin d’aller y voir, mais tranquillement. Jamais un incendie de fiction ne brûlera aucune maison. Mais quel incendie !
Cela nous permet de vivre mieux et de déployer tout le pouvoir d’identification et l’empathie dont nous sommes capables : la lecture est un acte civilisateur.
La lecture ouvre à la puissance visionnaire. Nous multiplions par elle notre vie. Je peux par exemple devenir un vieillard japonais qui contemple un paysage de montagne… Et revenu à notre incarnation finie, nous nous y activons avec le souvenir de ce déploiement imaginaire.
Parler, écrire, lire, je n’ai rien trouvé de mieux pour me transformer.
Parvenir à l’altérité, c’est difficile. Pour cela, il faut accepter le risque d’être changé par l’autre, accepter le risque de l’altération.
Nous en sommes à un moment de société où l’on nous bassine avec l’obsession de l’identique. Ce serait intéressant par exemple de révolutionner l’infrastructure permanente de l’école qui demeure à l’identique…
Nous avons peur de l’altération, peur d’être changé par le contact avec l’autre. Quand on écrit, quand on lit, on subit inéluctablement de l’altération : c’est formidable, on change de forme tout à l’intérieur, on découvre des territoires, on en évacue d’autres ; c’est un risque, c’est le risque humain, mais c’est passionnant !
Sinon on reste intègre, intact, et cela mène à l’intégrisme ! Nous ne sommes pas faits fondamentalement pour rester intacts, intouchés… Nous sommes faits pour être changés par le contact avec les autres.
Et ce que j’ai trouvé de mieux, c’est précisément la littérature pour me changer, me bouger, m’altérer. Je ne suis pas la même à la fin d’une écriture ou d’une lecture. Sinon, si nous sommes identiques au début et à la fin, ce n’est pas la peine. On peut certes se divertir, mais on peut également faire autre chose…
Les mots créent une entrée souterraine dans les choses. Les mots réveillent « l’enfant » en nous, celui qui porte la flamme de vie, la joie. La souffrance, c’est facile : il n’y a qu’à se baisser pour la ramasser ! La joie, c’est plus difficile, mais c’est plus intéressant, c’est une vraie quête, une vraie aventure.
J’ai posé dans une classe la question suivante :
Qu’est-ce qui vous rend joyeux ? Au début, les réponses étaient anodines et puis petit
à petit sont venues des choses comme : la naissance de mon frère, caresser rêveusement mon chien, avoir une conversation avec mes parents…
À nous de cultiver ces choses humaines, ces choses gratuites, comme la lecture précisément, toutes celles pour lesquelles il n’y aura jamais de publicité…
Ces choses se passent dans le domaine du secret et de la liberté. Nous savons tous qu’un régime totalitaire s’en prend toujours d’abord au livre. Alors plus que jamais, il faut donner ce goût, cette « addiction fertile » à la lecture.
Car cela me construit plutôt que de me détruire et l’on y est toujours en découverte… Pour ma part, toute ma vie y passera et plus encore car je fais mienne cette devise : « Nous voulons tout et nous prendrons le reste ! »

Amy envoie une lettre au « New York Times » où elle prédit la fin de l’ère littéraire :
« Il fut un temps où les gens intelligents se servaient de la littérarure pour réfléchir. Ce temps sera bientôt plus. » Est-ce votre avis ?

Philipp Roth : Oui, je pense que, désormais, les gens qui lisent et écrivent sont une forme une survivance, presque des fantômes. Certes, il y a encore quelques personnes qui lisent vraiment, mais elles sont rares. Lire ce n’est pas acheter des livres et tourner les pages. Lire demande une très singulière concentration.
Alors il est plus facile de renoncer et de s’amuser avec tous les gadgets technologiques qui existent aujourd’hui, toutes les distractions auxquelles on peut avoir accès sur son ordinateur, son iPhone, etc.  »
Philip Roth est un grand auteur américain. Né en 1933, il est l’auteur, entre autres, de Portnoy et son complexe, La Pastorale américaine, La Tâche.

Jeanne Benameur
Rennes, 13 mars 2010

Bibliographie
• Les Demeurées, Gallimard
• Les Mains libres, Gallimard
• Si même les arbres meurent, Thierry Magnier
• Présent ? Gallimard
• Ça t’apprendra à vivre, Actes Sud junior
• Laver les ombres, Actes Sud
• Les Insurrections singulières, Actes Sud