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Pédagogie intuitive : Accueillir l’imprévisible flux de la vie…

Pédagogie intuitive : Accueillir l’imprévisible flux de la vie…

de Etienne Lienhard

Depuis plus de deux ans en France, le courant de la pédagogie intuitive connaît un écho grandissant auprès des enseignants et des parents de nos écoles. Cette émergence répond aux besoins actuels d’expérimenter des pratiques avant de prendre connaissance de principes. La pédagogie intuitive répond à l’espoir de plus en plus partagé d’une école où convergent imagination et intelligence. L’Intuition est riche : loin d’être une manifestation d’humeur, une improvisation personnelle et subjective, elle tient compte de l’héritage des savoirs, mais en les éclairant d’une lumière particulière : l’on ne peut penser que ce qu’on a pensé par soi-même.

Grâce à la pédagogie intuitive, chaque élève et chaque enseignant, pour accéder au savoir authentique, doit donc à la fois reconnaître l’héritage transmis et dans le même temps trouver le chemin de ses « intuitions originaires »…

Quels que soient notre savoir et nos compétences, nos moyens intellectuels et technologiques, l’imprévisible dynamique du vivant défie notre maîtrise. Mais lorsque nous percevons le mouvement à la racine de toute expérience, de toute conscience, nous intégrons la vie au présent, dans son immensité créatrice.

J’ai participé, il y a quatre ans, à une rencontre de pédagogie intuitive, à Freiburg. J’y ai découvert des personnes disponibles, profondément investies dans le partage des outils de découverte humaine qu’elles ont développés. Ma réaction a été la détente, la confiance et un intérêt immédiat. Touché par la grande actualité et la portée de leur travail, j’ai aussitôt envisagé avec eux l’éventualité d’une telle rencontre en France. Essentiellement pratique, leur transmission doit être vécue. J’y ai ressenti comment l’intérêt et la joie qui naissent dans le partage de gestes simples et fondamentaux raniment la confiance dans nos facultés et dans nos perceptions naturelles. J’ai pu participer à des échanges dans une grande qualité d’écoute qui mettaient en lumière l’expérience relationnelle dans les pratiques éducatives. J’en suis revenu profondément ressourcé, renforcé dans ma démarche de partage des pratiques artistiques et, au-delà, dans mon intérêt pour la dimension immédiate, intuitive et dynamique dans toute relation.
Fin 2008, désireux de permettre à d’autres, en France, de découvrir la vitalité de ce travail, j’ai organisé une première rencontre avec ces personnes à l’école Steiner de Verrières-le-Buisson. Les participants, venus de différentes pratiques pédagogiques, ont beaucoup apprécié. Deux autres rencontres ont suivi depuis, en 2009 et en 2010. En 2011, le congrès annuel de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf y a fait place pour une introduction auprès des parents et pour ses journées pédagogiques.

La relation
Toute personne qui cherche à transmettre, enseigner ou seulement communiquer quelque chose, rencontre l’importance d’établir des relations. La qualité de ces relations dépend toujours de ce qu’on peut appeler l’écoute mutuelle. Celle-ci est une pratique vivante, qui, par nature, dépasse le seul domaine de l’expérience acquise ou du savoir. C’est pourquoi elle mérite d’être abordée comme un art.

L’attention
Nous vivons tous des moments de communication immédiate où, détendus, curieux et ouverts, nous apprenons spontanément. L’enjeu d’une éducation vers l’autonomie est de donner sa juste place à cette ouverture première, l’attention : unissant intérêt et détente, celle-ci fleurit naturellement dans l’intuition, notre faculté de percevoir et tisser des liens, notre faculté de nous orienter dans le monde, au présent.

Dans ma pratique éducative, il m’est souvent difficile de trouver la détente et l’écoute nécessaires pour intégrer mon propos à la réalité du moment, dans la relation à tous. Concentré sur le contenu que je cherche à transmettre et sur la façon dont je désire le faire, je manque souvent de perceptions fines de ce qui se joue dans l’instant, en moi et entre les personnes dont je fais partie. Je cherche cette ouverture sensible qui intègre les processus dans la relation, qui nourrit la confiance et l’authenticité, qui permet une adaptation créative aux situations vécues : la présence.

La pédagogie intuitive
La pédagogie intuitive se propose de renforcer les perceptions sensorielles à partir de la musique, du mouvement et de l’improvisation. Elle se fonde, tout comme les méthodes d’apprentissage qui en sont issues (en particulier celles qui s’adressent aux jeunes enfants), sur les travaux de Pär Ahlbom. Professeur et musicien suédois né en 1932, il est l’inspirateur du concept de « bewegte Klas-senzimmer » ou « classe en mouvement ».
Issue de l’expérience de l’école Solvik, cette approche a été reprise et baptisée ainsi en Allemagne. Ce terme désigne une pratique de l’espace de la classe conçu comme lieu à usages multiples, aménagé et meublé de manière à permettre la mobilité et l’adaptation aux besoins divers : sans tables ni chaises, mais avec des coussins ou des bancs qui peuvent aussi servir de tables pour écrire, il permet de structurer ou dégager l’espace nécessaire à la pédagogie du moment, laissant plus de place au mouvement et à l’initiative, à la créativité.

La transmission
Depuis quelques années, Pär Ahlbom, Merete Lövlie, Iris Johansson et Marcel Desax donnent des séminaires dans divers pays d’Europe. En Allemagne, ils ont entrepris de transmettre ce travail par cycles de trois ans, en formation continue. Voici ce que l’on peut lire sur le site allemand, intuitive pädagogik.de :

« Il y a bientôt 40 ans, à Järna, en Suède, Pär Ahlbom commença avec quelques amis à jeter les bases d’une école dans laquelle les enfants devaient rencontrer une réalité vivante et humaine au sein de laquelle ils pourraient se développer dans une ambiance protégée, de façon autonome, et en harmonie avec leur volonté de vie.

Au travers de recherches permettant de cerner le concept de musicalité, naquit peu à peu un lieu vers lequel convergèrent de nombreuses personnes en quête d’une nouvelle musique, d’une nouvelle humanité, et d’une nouvelle joie de vivre.
C’est là que furent développés, dans le travail quotidien auprès des enfants, tous les exercices et les jeux à l’aide desquels on touche et on amène à la conscience des questions centrales de la vie, qui dépassent de loin la vie scolaire.

Le terme “intuition” se rapporte dans la vie de tous les jours à quelque chose d’imprécis, à une idée qui d’une manière ou d’une autre touche pourtant au but. Il s’agit de quelque chose en rapport avec l’attention et la présence d’esprit, et qui peut faire l’objet d’un apprentissage concret. Lorsque j’assume la responsabilité de mon propre développement, je peux métamorphoser ma propre résistance en une aptitude à être présent ici et maintenant, à prendre au sérieux ce qui apparaît dans l’instant, à le considérer comme la chose la plus essentielle ; j’ouvre ainsi la porte qui mène à la liberté.
L’éducation de l’intuition redécouvre et développe des exercices dont la pratique fait naître en nous la joie intérieure et l’aptitude à gérer par le jeu nos limites et nos inhibitions. Cette impulsion renforce notre aptitude à affronter des situations de vie parfois difficiles en mettant en œuvre une intuition vraiment vivante. »

Les créateurs

Pär Ahlbom (1932)
Compositeur et pédagogue, il a choisi de travailler la dimension collective de la créativité :
musique, chant Werbeck, jeux, théâtre, parole. Actif dans l’école Solvik qu’il a fondée à Järna (Suède). Dirige la formation de « pédagogie intuitive ». Donne des cours d’improvisation musicale et de pédagogie intuitive dans plusieurs pays.

Pär Ahlbom : « Les enfants jouent. Ce faisant, ils se développent et apprennent. Pour accéder à cette disponibilité, il faut se sentir en confiance. Lorsque, devenus adultes, nous pouvons aussi jouer avec cette curiosité, nous contribuons non seulement à notre développement mais aussi à un renouveau de la culture qui naît de cette vie première, élémentaire. Je souhaite profondément créer un espace qui permette ce climat et cette joie du jeu. Par des jeux d’improvisation, par des exercices libres ou maîtrisés dans la précision, nous pouvons découvrir en nous la source étonnante de la musicalité pour y expérimenter ce que sont l’arbitraire et la liberté. »

« Les enfants veulent apprendre. Les jeunes veulent étudier, veulent travailler, veulent tout. Je n’ai jamais rencontré personne, petit ou grand, qui dise vouloir devenir paresseux, ne rien faire et passer son temps sur un canapé ; je ne connais pas. Je connais seulement des enfants qui veulent de tout, tellement que la fatigue me gagne quand je pense que je dois le leur permettre ; voilà ce que je connais. Quand ils peuvent vivre cela, ils sont les meilleurs partenaires que l’on puisse imaginer. C’est pourquoi je suis un peu effrayé par la situation (dans l’école, aujourd’hui). On se demande : Pourquoi ?
C’est un grand malentendu. »

« De fait, il y a des besoins fondamentaux ; par exemple l’échange : que l’on puisse communiquer les uns avec les autres de toutes sortes de manières. Que cela ait lieu est un besoin humain fondamental, sur toute la terre. Il faut bien que les enfants veuillent et puissent transformer la société qui leur est proposée et non qu’ils se conforment à ce qui est établi. »

« Quand on peut penser la vérité comme une activité, on peut pressentir un sens du mot « intuition ».
Il ne s’agit pas de quelque chose dont sont absents tout plan ou concept, mais plutôt d’une chose, englobant à la fois concepts et intentions, qui, dans des instants décisifs, au lieu de l’hésitation et la paralysie, propose des actions déterminantes. »

« Si l’absolument irréprochable, malgré ses mérites évidents, peut être vide de sens, l’incomplet, malgré des manques et des erreurs, peut être vrai et précieux. »

« Les enfants qui jouent sont enveloppés d’une protection fragile « d’attention entière »
(G.Kühlewind). Cette délicate « peau du jeu »
peut passer souvent inaperçue lorsque la vie qu’elle contient devient bruyante et violente. La vraie absorption créatrice, qu’elle soit artistique, scientifique ou technique, connaît cette même intensité sensible ; et des processus tranquilles de la nature peuvent aussi manifester une semblable force de croissance. »

« Ce dont il s’agit ici, sensible et sain, se distingue radicalement de la plupart des phénomènes de civilisation. Ce que nous qualifions de « normal », « habituel », « suffisant », « juste », peut souvent être perçu très différemment. La paix n’est pas normale. La guerre, la famine et la maladie sont plus courants. La façon dont l’argent circule entre les humains n’est probablement pas juste. Et on peut se demander si, malgré toutes sortes d’institutions sociales, nous nous occupons suffisamment les uns des autres. La santé véritable est rare. »

« Les choses ne peuvent pas aller beaucoup mieux. Nous n’en sommes, simplement pas là. Même les pires faiblesses sont compréhensibles. Et pourtant, nous voulons les surmonter. Sans résistance, sans vigilance, nous avons tendance à considérer les déséquilibres et les injustices comme naturels ou inévitables. »

« Des représentations communes peuvent imprégner notre action et notre pensée. Lorsque « normal » et « habituel » sont indifférents, la conséquence est que « le possible et le suffisant »
deviennent bien, peut-être même très bien. L’être humain a toujours la capacité d’aller au-delà de ce qui est suffisant et ce n’est qu’une fois ce seuil franchi qu’il rencontre ce qui est essentiel. »

Merete Lovlie (1944)
Peintre et conseillère pédagogique à l’école Solvik où elle a longtemps été professeur de classe. Anime des ateliers en divers lieux à travers l’europe.

« Comment développe-t-on sa propre création ? Chez moi on le fait avec du papier et des couleurs, parce qu’elles ont la vertu de nous parler directement, si nous nous ouvrons à elles. Je vous aide à aller vers cette communication avec les couleurs qui ouvrent le chemin à votre créativité. Les images externes, étrangères, sont écartées et vous pouvez trouver votre propre monde d’images. »

Iris Johansson (1945)
Après une carrière dans des institutions d’éducation spécialisée, elle y est aujourd’hui conseillère en communication. Depuis quelques années, elle est appelée à travailler aussi hors d’Europe.

Iris travaille sur le développement personnel par la communication. Enfant autiste, elle a dû faire un long apprentissage de la communication qu’elle regarde, de ce fait, avec une curiosité et un intérêt qui lui donnent une perception exceptionnelle de notre fonctionnement humain. Elle nous propose une approche attentive de notre expérience qui permet d’apprendre à gérer ce qui empêche le jeu des fonctions naturelles.

Marcel Desax (1962)
Professeur de classe à l’école Solvik, il a beaucoup travaillé et développé la communication et le développement personnel avec Iris Johansson.

« La vie serait facile, si je n’étais sans cesse dérangé par d’autres. » Tant que je pense ainsi, je n’envisage pas sérieusement mon évolution. La vie m’apprend souvent le plus, là où naissent des frictions, là où j’éprouve des résistances, où les difficultés menacent de me déstabiliser. Face aux résistances que nous rencontrons dans notre vie, notre corps réagit par des émotions. Ce processus devient le langage par lequel passera notre développement. Par le dialogue et des exercices, nous tenterons de pénétrer la compréhension de ce langage. »

Dans la présentation de son travail sur la communication, Marcel Desax dit ceci :

« Le système scolaire a des exigences multiples, auxquelles nous tentons de répondre. Mais, faisant de notre mieux, nous rencontrons très souvent le stress, la fatigue, le manque d’envie et la peur. Quelle en est la cause ? Et comment pouvons-nous répondre à cela d’une façon constructive et imaginative ?

Cela n’a guère de sens de tenter de savoir qui est responsable. Une vraie solution ne peut être trouvée que lorsque nous sommes prêts à voir en nous ce qui nous empêche de rester dans une attitude constructive.

Quand des tensions se produisent entre mes élèves et moi et que je suis tenté d’employer la force et le pouvoir ; quand je crois que je dois les faire changer pour qu’ils puissent mieux fonctionner, je rencontre des conflits internes. Ce n’est que lorsque je commence à travailler sur ces conflits que je découvre que les enfants commencent à se sentir compris.

Le travail sur nous-mêmes et la confiance dans la relation qui en résulte permet cette protection, cette sécurité qui permet à chaque enfant de se développer selon sa perception et sa maturité.

Je crois que chaque être humain dispose d’une vie riche et pleine. Cette conviction première repose sur une confiance et une foi qui nous permettent de vivre en paix avec le monde. »

Mains – Tenant ?
Si l’éducation est bien la rencontre entre une génération et celle qui la suit, ce processus est fait à la fois de reconnaissance mutuelle, de complémentarités, mais aussi de grandes différences de points de vue, avec les crises qu’elles engendrent. Face à ce défi naturel, en s’attachant à l’ordre connu dont elle attend sa sécurité, la société des adultes méconnaît trop souvent la fécondité de cette rencontre vitale. Mais chacun de nous, quand il en éprouve l’urgence, peut ressourcer la gratuité et la joie du jeu dans le partage de pratiques d’écoute et de créativité, dans notre commune vitalité première, la présence à ce qui est.

Etienne Lienhard