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Rapport moral du Président, Assemblée générale Lyon 2018

Guy Chaudon

Bonsoir à vous, chers représentants des écoles Steiner-Waldorf de France.

L’exercice 2017-2018 que clôture cette assemblée générale cet après-midi, ici à  Lyon sur cette belle péniche, a été fort mouvementé. De la part des médias avec certains articles insidieux et mensongers tant envers l’école du « Domaine du possible » à Arles qu’envers l’ensemble du mouvement des écoles Steiner-Waldorf en France, mais aussi la médecine anthroposophique, la biodynamie, les médicaments Weleda etc. d’une part, mais aussi, et cela m’inquiète beaucoup, depuis le sein même de nos écoles, d’autre part. La fédération a été réactive face à ces articles. Elle s’est appliquée à rédiger dans l’urgence les droits de réponses qui s’imposaient, à se mettre en relation avec l’agence de communication Sidièse afin d’élaborer les outils nécessaires et surtout professionnels pour pouvoir à l’avenir se défendre mieux.

 Tout au long de cette année je me suis rendu, en effet, dans maintes écoles tant  pour finaliser une labellisation que pour rencontrer des collèges de professeurs  en butte avec leur CA respectif ou inversement, pour écouter les problèmes que rencontrent les CA à l’encontre de ces mêmes collèges de professeurs… Dans     telle école, la situation financière est si catastrophique qu’une fermeture semble inéluctable, dans une autre c’est l’effondrement des effectifs qui pose problème, ailleurs, c’est le manque chronique de professeurs formés qui est exposé.

Partout les difficultés sociales fragilisent les écoles. Je me permets aussi de vous rappeler avec tristesse, que deux écoles ont fermé ces derniers mois. Il s’agit de celles de Rennes et de Montpellier. Oui dans toutes les écoles de France, on peut ressentir une grande fragilité, même dans les plus anciennes. Néanmoins, j’ai aussi pu constater d’extraordinaires aptitudes de rebond, voire        même de régénérescence dans maintes écoles. La venue de nouveaux professeurs, de nouveaux parents engagés dans les CA ou dans diverses commissions, dynamisent, régénèrent, impulsent de belles renaissances. Cela donne confiance et révèle combien nos écoles sont aptes à repartir de l’avant avec élan et enthousiasme .

Néanmoins cette fragilité chronique de nos écoles françaises m’interpelle et me questionne quant à ses origines. Provient-elle de leur marginalisation dans le contexte éducatif français où l’Éducation Nationale a été caractérisée de mammouth ainsi que se le permit un ex ministre chargé de la réformer, tant elle est omnipotente et laisse peu de place aux autres pédagogies ? ou de leur manque chronique de moyens financiers ? de la laïcité vraie qu’elles cherchent à cultiver, à savoir celle qui n’exclue pas une relation spirituelle libre et non-confessionnelle avec le monde ?  de la bipolarisation parents-professeurs qu’impose pour leur fonctionnement le statut associatif qui les régit ? Toutes ces raisons y participent peu ou prou à mon avis.

À cela il faut nous rajouter que la pédagogie Steiner-Waldorf s’appuie, et cela dès son origine en 1919, sur un autre socle que celui de la majorité des pédagogies expérimentées ou pratiquées à ce jour. Pour Rudolf Steiner la pédagogie ne doit pas être considérée comme une science mais bien comme un art. En élevant la pédagogie à l’art pédagogique, Rudolf Steiner bouleverse tous les paradigmes jusque-là en vigueur. Il provoque même une sorte de révolution dans cet univers pédagogique tant son affirmation a de répercussions et de conséquences. Comprendre l’éducation comme un art sous-entend une vision de l’homme différente, c’est-à-dire élargie à sa dimension spirituelle. La nature de l’homme, selon lui, est tripartite. À l’hérédité (apport bio-physique) et au contexte culturel (apport psychique) qui ensemble façonnent et élaborent son être, il ajoute une entité spirituelle préexistante à la conception et survivante à la mort qu’il nomme le Moi. Le Moi en devenir chez l’enfant participe aussi à son « éducation ». Dans ce processus il est actif, volontaire, partie-prenante de tout ce qui vient à lui, impulse… Tenir compte du Moi de l’enfant en pédagogie, induit de fait, une pédagogie individualisée qui tient compte de l’être de chaque enfant. De ce fait elle ne peut être qu’artistique, cela veut dire qu’elle doit tendre à s’immerger le plus possible dans la réalité de chacun, à développer une attitude pédagogique d’accompagnement qui cultive et permette l’émergence progressive du Moi de l’enfant, de respecter son rythme évolutif, les prédilections de son intelligence, à l’aider aussi à surmonter et à s’émanciper des éventuels freins héréditaires… bref à développer une approche individuelle, et de ce fait artistique, de l’enfant. L’Art pédagogique oriente aussi la manière dont les matières à enseigner sont agencées dans la journée, la semaine, l’année. Pour Rudolf Steiner il faut les considérer comme la palette du peintre. Chaque couleur a sa qualité propre, sa dynamique propre. En peinture c’est l’agencement subtil des couleurs qui va créer l’œuvre d’art, en pédagogie ce sont les matières, que le pédagogue va utiliser de telle manière qu’elles agissent de concert et bénéfiquement sur l’enfant. En pédagogie le chef-d’œuvre à créer, c’est la jeune personne qui au terme de sa scolarité sera fière d’elle-même, de s’être trouvée, à-même de se positionner en toute liberté face au monde. Mais l’art est fragile. Un rien peut l’anéantir. Il est le résultat d’équilibres subtiles voire miraculeux, d’échafaudages vertigineux, de magies inexplicables qui surprennent même l’artiste créateur, pantois parfois devant son œuvre… Une école qui pratique l’art pédagogique est donc aussi, par essence, fragile, délicate, incertaine, car tout comme un peintre ou un compositeur, elle doit toujours se remettre en question, toujours être en mouvement, créer au quotidien, imaginer, anticiper, se mettre à nu, même, pour être à la hauteur de ses idéaux et questionnements pédagogiques. Quel challenge !

Toute pratique artistique réclame un champ de liberté. Pas d’art sans liberté. Toute l’histoire de l’art confirme cet adage. Les tristes et douloureuses tentatives post-révolutionnaires soviétiques ou celles du fascisme allemand à l’époque du national socialisme le témoignent. Intrinsèquement l’art et la liberté sont liés. Ils ne peuvent vivre séparés. Sans liberté pas d’art, pas d’art sans liberté !

Cette vérité s’applique aussi aux écoles dont l’idéal est de pratiquer l’« art pédagogique ». Ce dernier réclame une structure où seul le collège pédagogique impulse, structure, finalise jusque dans les détails le plan scolaire proposé aux élèves, l’emploi du temps, la cooptation de l’équipe pédagogique… C’est dans un climat de liberté et de responsabilité que l’enthousiasme créateur peut s’enflammer, que les professeurs collaborent dans la joie, jamais dans les contraintes et les réglementations rigides et sclérosantes imposées par une administration aveugle aux réalités du terrain.

La liberté néanmoins ne se crée pas d’elle-même. Il ne suffit pas de la décréter pour qu’elle soit là, opérationnelle, prête à vous servir. Non ! la liberté exige de la rigueur pour pouvoir offrir toute sa richesse. Ces paramètres sont la discipline. Oui, tout créateur sait que le fruit, de son travail résulte, certes d’une liberté inconditionnelle, mais aussi d’une rigueur sans faille exercée au quotidien. C’est elle qui, de par son sérieux, sa ténacité, sa répétition, propulse, élève le projet initial jusqu’à l’œuvre artistique aboutie. Tout artiste vous le dira : liberté et  rigueur sont les deux piliers de toute créativité artistique vraie.

Mais revenons à nos écoles si fragiles. Que devraient-elles cultiver pour se fortifier, pour être moins fragiles aux attaques et autres agressions venant de l’extérieur, mais aussi de l’intérieur, qui les affaiblissent au point de faire douter sur leurs capacités et développements ?

Dans ce questionnement je voudrais proposer la culture sérieuse d’une rigueur orientée sur trois axes distincts.

Premier axe : toute école doit s’immerger, autant que possible, dans son environnement immédiat. Elle doit s’y intéresser, y participer activement, être à l’écoute des réalités et problématiques de son époque, participer le plus possible aux fêtes et manifestations locales, devenir partenaire, voire même impulser une dynamique, engager professionnellement des gens du « cru » pour l’entretien, le ménage, la cuisine, le secrétariat… bref être avec et dans le monde.

Deuxième axe : toute école pratiquant l’art pédagogique doit travailler en collège sur le mode républicain avec des mandats précis quant aux tâches déléguées et quant à leur durée. Le travail collégial forme le cœur de l’école, l’intérêt pour les collègues, les liens renouvelés, durables, ouverts et chaleureux entre tous, sans esprit de compétition ou de pouvoir mais bien de partages ouverts et francs, en forment le sang artériel, jeune et fécondant. L’esprit de l’école Steiner-Waldorf est avant tout social jusque dans sa gestion administrative.

Troisième axe : toute école pratiquant l’art pédagogique se doit d’être d’une transparence absolue vis-à-vis du monde environnant. Pour cela elle doit expliquer son originalité dans un vocabulaire accessible à tout un chacun, ouvrir ses portes, inviter journalistes, responsables locaux, voisins, parents aux fêtes de trimestres, concerts, ventes ou inaugurations. Informer la presse sur les sorties de classes etc. Éditer des bulletins d’informations réguliers, développer une communication claire et systématique. Organiser régulièrement des apports pédagogiques explicatifs… bref aucune ombre ne doit subsister dans une telle école.

L’interaction régulière de ces trois axes exercés avec rigueur sur une longue période mettrait fin à bien des difficultés récurrentes, aux suspicions de sectarisme, aux incompréhensions de toutes sortes, révélerait au grand jour une pédagogie bienveillante, dynamique et originale, ouverte à tous. Stimulerait la vie collégiale, les recherches communes, les partages, offrirait un visage dynamique et jeune aux actions pédagogiques et par ricochet à toute l’école.

Tout organisme sain résiste aux agressions virales ou microbiennes sans y prendre garde. Il s’y renforce. Ces dernières ne sont mortifères que sur ceux qui sont affaiblis ou déjà malades. La meilleure réponse face aux attaques et allégations malveillantes sur notre pédagogie, c’est de nous affermir de l’intérieur avec la discipline qu’exige tout organisme qui se veut libre. Alors les attaques glisseront sur nos écoles comme l’eau sur les plumes de l’oiseau… !

Pour clore ce rapport moral, il me faut encore préciser que ces trois axes ne peuvent être suivis de façon féconde sans l’engagement sérieux et renouvelé de toutes les personnes qui œuvrent dans l’école. L’engagement individuel forme le socle de toute vie sociale et par là même de tout organisme. Cet engagement lui aussi doit être librement consenti, bienveillant, respectueux et bien sûr porté avec le plus grand sérieux.

Je vous remercie pour votre attention.

Guy Chaudon, président