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Témoignage de Nancy Huston sur les écoles Steiner

Témoignage de Nancy Huston sur les écoles Steiner

Lettre écrite à l’occasion du Colloque organisée à Arles par les Écoles Steiner-Waldorf en France le 10 mai 2008 en partenariat avec les Éditions Actes Sud

Voilà presque exactement quarante ans, ma vie a basculé.

Mai 1968 : déçu par son emploi de professeur titularisé à l’université de Calgary, mon père prend la décision (apparemment insensée, pour un père de six enfants !) d’en partir. Il fait un immense périple à travers le continent nord-américain, visite plusieurs écoles et universités, reçoit trois offres d’emploi, réfléchit, discute avec ma belle-mère, et prend sa décision : ce sera la High Mowing School, près du petit village de Wilton dans le New Hampshire, soit… à plus de trois mille kilomètres de Calgary ! Puisque cette école est un lycée et que j’entre cet automne-là en Première, j’y serai inscrite à titre gracieux en tant que fille d’enseignant (sans cela, les frais d’inscription eussent été dissuasifs…).

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Je suis catastrophée. J’ai 14 ans et demi et, pour moi comme pour tous les adolescents, ce qui compte le plus c’est d’être acceptée par mes pairs. Là, je vais perdre tous mes amis, sans parler de mon statut durement gagné dans la hiérarchie de popularité de mon école… « Tu as pensé à moi? » demandé-je à mon père pendant le voyage, en pleurant… Et, encore aujourd’hui, je me souviens de sa réponse : « A vrai dire, oui : en visitant cette école et en pesant le pour et le contre, j’ai justement pensé à toi, et j’ai pensé que ça serait bien pour toi. »

Difficile pourtant d’imaginer contraste plus violent.

Je quitte une grande école publique, située au milieu d’une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants – une école où j’essaie de faire oublier mes notes scintillantes en apprenant par coeur la dernière chanson des Beatles, en me maquillant de façon outrancière, en fréquentant les rayons « mode » des grands magasins et en fumant des cigarettes en cachette…. J’intègre une école au milieu de la forêt, une pension où habitent… 80 élèves en tout en pour tout, pour quatre promotions ! Dans la mesure où, fille d’enseignant, je continue de vivre au sein de ma famille, mon expérience de la High Mowing School n’est pas tout à fait typique. N’empêche que les deux années que j’y passe vont me transformer en profondeur.

Au bout de quelques jours, on m’explique que High Mowing est une « Waldorf School » ou « école Rudolf Steiner », mais – respectant en cela les principes du maître lui-même – on ne nous enseigne jamais directement sa philosophie (l’anthroposophie, j’aimais bien le mot) ; plutôt, on l’applique dans la manière d’aborder de toutes les matières. Concrètement, cela veut dire que les élèves sont amenés à comprendre l’intérêt et la beauté de tous les domaines de savoir, depuis les mathématiques jusqu’à l’Histoire en passant par le théâtre, la botanique, les langues, la poterie et l’eurythmie. On nous suit individuellement, on se réjouit de nos progrès, on nous écoute. On nous encourage à se respecter – chacun soi-même et les uns les autres. On nous apprend à être curieux. On nous incite à chercher l’équilibre, l’harmonie entre l’esprit et le corps.

Alors que j’ai oublié depuis belle lurette les noms de mes profs du collège et de l’université, je me souviens de chaque professeur de High Mowing sans exception.

Gene Miller, qui nous faisaient écrire des haïkus en atelier d’écriture ! Frank Waterman, qui a décortiqué avec nous, trois heures durant, dix lignes d’une tirade de Macbeth. Sabina Nordoff, superbe léonine quinquagénaire – inoubliable prof d’eurythmie et future amie. Pascale Sarkésian, qui m’a fait aimer la langue française à travers des chansons et des pièces de théâtre contemporaines. Steve Eberhardt, qui a mis le feu au plafond du laboratoire scientifique en voulant nous montrer les étonnantes propriétés du phospore. Je n’oublierai pas non plus les cours d’histoire de l’art prodigués par Beulah Emmett la directrice de l’école (alors septuagénaire), ni sa façon de nous lire à voix haute, à raison d’une heure par semaine, en terminale – à nous une vingtaine de hippies aux cheveux longs et aux jeans déchirés ! – la Divine Comédie de Dante. Médusés, nous étions ! Et durablement marqués.

C’étaient des personnalités fortes, généreuses, haut en couleur. Des gens passionnés et passionnants. Du coup, nous nous accordions nous aussi le droit d’être passionnés. Au lieu de nous lancer dans la course aux bonnes notes, il nous invitaient à nous émerveiller devant la complexité du monde et l’éclosion de nos propres forces.

Mon histoire entre 1968 et 1970 ressemble un peu au conte du vilain petit canard. L’adolescente coincée, angoissée, stressée, perpétuellement en marge, souffrante, complexée… se transforme progressivement en « cygne ». Elle noue de vraies amitiés pour la première fois de sa vie, prend confiance en elle, se détend, s’ouvre, s’épanouit…. Ma deuxième et dernière année à High Mowing, je serai déléguée de classe puis « présidente » de tous les élèves, je jouerai du piano à toutes les cérémonies et fêtes, tiendrai des rôles importants dans des pièces de théâtre, cesserai enfin de vivre mon intelligence comme un handicap !

L’expérience ineffaçable de la High Mowing School m’a aidée à vouloir des choses pour moi-même, et à réfléchir aux valeurs. Je ne remercierai jamais assez l’université de Calgary pour les mauvais traitements qu’elle a infligés à mon père….