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RETOUR DE « TERRE SAINTE » Un voyage qui laisse songeur…

RETOUR DE « TERRE SAINTE » Un voyage qui laisse songeur…

De Henri Dahan

Henri Dahan est responsable de la création d’un projet d’école à Arles,
avec les dirigeants des éditions Actes Sud. Il leur rend compte par ce courrier de ses expériences en Cisjordanie auprès d’amis qu’ils ont en commun et en Israël avec ses collègues du mouvement Steiner-Waldorf international.

Chers Amis,

Fin d’un étonnant voyage en Cisjordanie et Israël, avec nos chers amis communs puis avec notre collège international des professeurs Steiner-Waldorf. Je reviens plein d’impressions multiples et contradictoires.

J’ai donc passé les premiers jours avec nos amis en Palestine, derrière le mur, à Beit Jala. Ambiance de ville fantôme ou presque : constructions vides pour occuper le terrain ou terrains vagues jonchés de détritus. Quelques belles maisons, citernes noires sur les toits. Sur les collines environnantes, s’imposent les colonies israéliennes. Arrosages insolents : l’eau traverse les déserts par aqueducs et ignore les villes cisjordaniennes. Nos amis ont su se lier à une population ouverte et accueillante. Leur petite, à peine un an, va à la crèche locale, touchante, chaleureuse. Lui enseigne la littérature à l’école chrétienne privée. Un beau lieu, position dominante mais jardins peu soignés. J’ai pu visiter son école, voir ses efforts pour apporter un peu de vie dans un contexte froid, sans imagination, probablement peu aimé, sans autre projet que de préparer des élèves aux examens. Nous parlons pédagogie : échanges interminables…
Excursions à Jaffa, Jérusalem et la Mer morte. Jaffa, voisine historique de Tel Aviv, cœur insouciant de la vie israélienne qui affiche sa joie de vivre : bistrots branchés, terrasses animées, c’est Shabbat, on oublie tout, on fait la fête. Musique à travers la nuit, quelques moustiques. On n’est pas venu là pour dormir…

Le lendemain, nous plongeons dans les profondeurs. La très moderne quatre voies  qui conduit à Jericho et la Mer Morte s’enfonce sans vergogne dans le désert cisjordanien. Ça et là, des hameaux de fortunes, un bédouin sur son âne : contraste encore et toujours entre deux cultures…
Jérusalem est composite. Historiquement, d’abord. Mais aussi culturellement. Quartiers juif, arménien, arabe, ancienne colonie allemande où se trouve une école Steiner-Waldorf. C’est là que, quittant nos amis après quatre journées passionnantes, je retrouverai le lendemain la plupart de mes quarante collègues d’écoles Waldorf de trente pays différents.
L’école Steiner-Waldorf de Jérusalem me rappelle celle de mon enfance à Paris rue d’Alésia ! Sentiment d’une école un peu désuète. Nous y apprenons que Jérusalem est le « centre du monde » et partons à la conquête de la ville d’histoire et de pierres, théâtre d’interminables affrontements. Nous ne visiterons pas le Mont des oliviers, ce jour-là sous haute surveillance. On est loin de l’insouciance de Jaffa.
Après huit heures exténuantes mais passionnantes de visite de la ville, je me suis retrouvé le soir au cœur de Tel Aviv, au 25è étage d’une tour dans un appartement qui fut probablement luxueux, grand balcon bourdonnant du trafic local tonitruant, néon, famille Waldorf monoparentale, fille unique pétillante de 10 ans, chien frétillant, perruches et culture musicale, passionnée d’opéras et de peinture impressionniste ; film culte : Starwars…

L’école Steiner Zomer de Tel Aviv (cinq écoles à Tel Aviv) enseigne l’arabe ; élèves paisibles, appliqués et détendus à la fois.
Le professeur d’arabe a 70 ans. Il impressionne par sa méthode habile pour introduire l’écriture de l’arabe à partir de l’hébreu à des enfants de 8 à 9 ans. Cet effort est jugé par beaucoup relativement vain, car lorsqu’un juif s’adresse à un arabe dans sa langue… on lui répond en hébreu, paraît-il. J’y reviendrai.
Au cœur de cette ville 2.0, qui rivalise avec New York en terme de créativité et d’innovation, l’école Waldorf a trop d’élèves ; elle est recherchée, car vivante et inventive. La nature paraît bien loin. Mais des bus attendent les enfants pour se rendre dans des champs et jardins, une fois par semaine.
Le soir, rencontre avec les profs des écoles de la région. Nous sommes 80 ! Échanges en groupes. Chaleur humaine et ouverture. Questions pédagogiques profondes. Nous partageons nos fragilités. Personne ne sait. On cherche… avec enthousiasme et beaucoup d’idées. Les œuvres des élèves sont exposées partout dans les couloirs. On pressent une certaine aisance matérielle. Normal, les écoles sont subventionnées.
Le soir même, notre bus nous conduit à Hardouf, en Galilée ; Hardouf est un Kibboutz. Privilège : je suis accueilli chez Gonen, le gestionnaire du village, également prof spécialiste de langue hébraïque. Il parle français. Sa femme, Sylvie, est française et eurythmiste.

Je veux vous parler de Hardouf. Ce lieu pourrait mériter, à mon avis, que vous fassiez le voyage.
Je ne connais pas bien son histoire. Quelques repères quand même : 1982, début d’une initiative pour accueillir des enfants différents. Le village se construit petit à petit. Petites maisons, petits jardins… lieux d’accueil pour adultes handicapés, enfants handicapés, accueil d’enfants retirés de leurs parents par la justice, jardins d’enfants, école primaire, puis secondaire. Une deuxième école en construction. Des potagers biologiques partout, un jardin botanique, des ateliers de tout – sculpture, menuiserie, tissage, céramique, poterie, etc., fabrication de cahiers d’élèves par les handicapés pour toutes les vingt écoles Steiner-Waldorf d’Israël.
Une bulle ?… Pas vraiment. Car la production dépasse les besoins locaux (150 familles, un restaurant, des chambres d’hôtes). Et l’école accueille 600 enfants venus de partout alentour. C’est perdu dans la campagne, mais en Israël, rien n’est isolé. Autour, beaucoup de villages arabes. Quasiment pas d’arabes à Hardouf, malgré l’ouverture qui leur est faite. Ce n’est pas financier. L’école coûte, mais pas tellement.
J’ai visité deux écoles (cette région du nord d’Israël en a plusieurs, dans des paysages de montagne). Ces écoles sont pleines à craquer. Gros succès. Ça se comprend, elles sont très vivantes et en résonance certaine avec la nature. Dans l’une d’elles, les enfants avaient une semaine « d’ateliers en forêt » : toute l’école (300 enfants de 6 à 14 ans) dans la forêt, sous les grands arbres, toute la journée en ateliers de bois, de terre, de tissage, de cuisine…, des contes et récits par un grand-père conteur. Assez magique et surtout très libre, paisible, joyeux.
Nous rendons visite aux 12è classes (60 élèves)
dans les champs d’oliviers. C’est la récolte sur les grands filets qu’ils étendent sous les arbres. Tous parlent un anglais presque parfait.
Je reviens à Hardouf. Ce qui me frappe, c’est à la fois grand et petit. Ce lieu a grandi avec la vie. C’est à la fois communautaire et ouvert, lieu de passage, de fabrication, de rencontres. C’est beau parce que très vivant, soigné mais pas trop, un peu labyrinthique. Parti le premier matin pour ma balade matinale, je retrouve difficilement la maison.
L’architecture : rien de bien significatif. Quelques coins coupés, vestige d’architecture post-organique oblige ! Mais incroyablement agréable à vivre. Ce qui m’intéresse, c’est plus l’utilisation du terrain et les espaces intérieurs. Ce qui m’interpelle, c’est la dissémination plutôt que des grands bâtiments. Je pense à notre projet. Nous avons choisi grand, d’un coup. C’est peut-être bien, je ne sais plus. On en reparle ?
J’en viens à l’essentiel : les enfants et le contexte géopolitique.
Un mot : hospitalité. Les enfants s’intéressent à nous, nous montrent leur travail. Veulent entendre parler hongrois, japonais, norvégien, espagnol, finlandais, maori, français, brésilien, tchèque, taïwanais, allemand, slovène, suédois… et aiment nous savoir de tous les continents. Ils remarquent notre complicité. Moments heureux de simplicité joyeuse.

Un après-midi, nous rencontrons les trois 11è classes (16-17 ans – il y en a trois, tant ils sont nombreux). Échange en petits groupes de 15 à 20.
Nous entendons tout d’abord de leur part certains classiques Waldorf dont nous pouvons être fiers : diversité des apprentissages, amour des arts, et par-dessus tout, complicité avec les profs : Not the sage on the stage, but the guide on the side ! Oui, cela revient toujours : on peut parler avec les professeurs.
Nous abordons les questions sensibles : avez-vous des relations avec les arabes alentours ? la réponse est oui. Car aussi bien au kibboutz que dans les villages arabes, la religion est peu présente (suffisamment quand même pour être réveillé toutes les nuits à 4h30 par l’appel du muezzin le plus proche…). Tous préconisent la paix ; n’approuvent pas la politique de leur gouvernement extrêmiste, gouvernement des juifs, pas d’Israël, mais ont peur de la violence du Hamas et du Hezbollah.
Leur perspective est l’armée avant les études : trois ans les garçons, deux ans les filles. Obligatoire, ils l’acceptent. Il faut se défendre. Une fille raconte ses vacances en France. Accueil chaleureux, jusqu’à ce qu’elle annonce qu’elle vient d’Israël. Silence. Se sentent mal aimés par la communauté internationale.
Ce sont des beaux jeunes gens, sensibles, ouverts grâce à leurs professeurs, disent-ils. Ils pensent que cette école leur permet d’englober le point de vue de l’autre, de l’adversaire, bien plus que leurs compatriotes, qui, disent-ils, ne jugent  que d’après leur point de vue.
Parmi nous, Bernd Ruf, le collègue fondateur du concept « pédagogie d’urgence ». Des équipes de profs sur les lieux sinistrés par les catastrophes : Tsunami, Fukushima, guerres.
Il était à Gaza il y a quinze jours. Il raconte. Silence de mort : Des jeunes. Cagoulés. 17 ans. Ils veulent la paix ! Stupeur… mais leurs familles ont été tuées. Les Israéliens sont des animaux ; les Israéliens ? Une élève pleure : Vous connaissez notre histoire ?
Le passé est miné. Comment construire des ponts ? Quel avenir ? Le cri du cœur de ces élèves : « Pouvez-vous nous aider pour que nous puissions aider ? »

Je reste songeur. Ils méritent autre chose que nos préjugés. Ils ne peuvent pas tout comprendre. Nous non plus.

J’ai aimé ce lieu. Libre, paisible, hospitalier, mais grave. Je pense à notre pays. Quels sont les défis de nos adolescents ?

Je reviens plus convaincu que jamais qu’il faut se pencher vers la terre, se tourner vers les hommes, soigner toutes les rencontres : jardins, langues, art.

Je crois que je voudrais y retourner. Pour voir. Avec vous.
Je pense en particulier à cette question de la vie qui construit l’école.

Henri,
15 novembre 2014,
de passage au-dessus de Venise,
la Sérénissime…