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Vietnam : du Lapin Blanc au Bambou Vert

Par Thanh Cherry
Traduction d’un article paru dans le magazine Erziehungskunst été 2020

C’est le mois d’avril, nous sommes mercredi matin. À sept heures, le soleil est déjà lumineux et chaud – il ne souffle aucune brise, car dans la ville d’Ho-Chi-Minh, comme dans tout le sud du Vietnam, il n’y a que deux saisons, l’une sèche et l’autre humide. Et il fait toujours chaud. Devant le portail du jardin d’enfants Tho Trang (Lapin Blanc), les enfants descendent excités des motocyclettes de leurs parents, se font retirer leur masque de protection contre la pollution, remettre en ordre le chapeau les protégeant du soleil, et relèvent la tête pour de dernières embrassades de séparation, avant de saisir la main les saluant de leurs éducatrices. Quelques rares parents, surtout des mamans, accompagnent les enfants dans les bâtiments. Car c’est la journée de sortie au parc, et elles viennent pour aider. À Tho Trang, comme dans tous les jardins d’enfants et écoles Waldorf du monde entier, la nature a une grande signification pour le développement des enfants. Mais pour les 36 enfants qui sont accueillis dans une villa de trois pièces, située dans une petite ruelle près du centre-ville, il n’y a pas de jardin digne de ce nom. Une cour intérieure bétonnée sert de terrain de jeu, située entre le portail et le bâtiment, de la taille d’un petit bureau. Une demi-douzaine de plantes dans des pots de terre cuite constituent la « nature » pour les enfants. Après d’interminables discussions et réflexions, les éducateurs se sont décidés pour un « programme nature » pour tous : une excursion au parc tous les mercredis. Il n’y a pas beaucoup de parcs publics dans la ville d’Ho-Chi-Minh. Les quelques parcs de taille convenable sont très éloignés, le temps pour s’y rendre à pied serait au moins de deux heures pour les plus petits ; de plus, le chemin est dangereux et non sécurisé. Les trottoirs sont étroits, les étalages des magasins et les vendeurs ambulants occupent la moitié de la place disponible, des voitures et d’innombrables motos passent à toute heure de la journée juste à côté du trottoir. Nous n’avons pas de bus. Nous avons donc finalement opté pour une solution inhabituelle : les élèves sont amenés au parc en taxi. Pendant huit ans, c’est une tradition. Les enfants jouent alors toute la matinée entre les arbres, les arbustes, les herbes, les fleurs, les bâtons et les pierres et, avec un peu de chance, avec les oiseaux aussi. Leur pause goûter a lieu sur les bancs publics. Les éducateurs apportent des cordes à sauter, du mélange pour bulles à savon et des cerceaux faits maison, de petites balles molles, des morceaux de tissus pour jouer, de l’eau potable, du papier de soie et la trousse de premiers secours. Toutes les idées créatives se développent spontanément sur place avec les enfants : cela procure de la joie, du mouvement, et les enfants reçoivent ainsi un peu d’air frais. Cependant, cela représente beaucoup de préparation pour les adultes et de dépenses pour le jardin d’enfants.

Quand le Bambou Vert arriva

Tho Trang est devenu finalement Tre Xanh (Bambou Vert) : le jardin d’enfants grandissant toujours plus, son nom changea, et on déménagea dans un bâtiment plus grand, qu’entourait un véritable jardin, assez grand pour qu’une centaine d’enfants y jouent – avec des arbres pour grimper, de l’herbe verte pour s’ébattre, une butte pour monter et descendre, des bacs à sable, de l’eau, des balançoires, des cannes, des cadres d’escalade, des potagers et des fleurs toute l’année. Il y a même le chant des oiseaux. C’est devenu un lieu volontiers fréquenté, dans lequel les parents viennent en grand nombre inscrire leurs enfants, aussi pour leur propre plaisir, afin de passer du temps après l’école dans un paradis de nature avec leurs petits. Cela reste cependant une exception. Il y a maintenant 26 jardins d’enfants Waldorf au Vietnam. Certains sont dans une meilleure situation que d’autres en ce qui concerne la nature et les espaces de jeu, mais malheureusement, beaucoup n’ont pas toujours de place pour un arbre ou des fleurs, et pour permettre aux enfants de jouer en liberté.

Dans le Nord il y a 4 saisons

Dans le Nord du Vietnam, à Hanoï, le climat est tout autre. Ici il y a quatre saisons, de sorte qu’une sortie au parc en février sera toute différente. Le jardin d’enfants de Hanoï, inspiré de la pédagogie Waldorf, se trouve dans une villa sans jardin ni aire de jeux. Mais il a la chance de se situer dans un quartier excentré, à seulement cinq minutes à pied d’un parc tranquille, que quasiment personne d’autre n’utilise. Les 40 enfants s’y rendent ainsi chaque matin, emmitouflés dans leurs parkas et bonnets, se tenant les mains et chantant à travers les rues vides. Ils jouent durant une heure, avant de revenir pour le thé matinal et le temps des cercles de jeu[1]. Le parc est devenu leur propre espace de jeux – également une exception.

La nouvelle année est fêtée

Les principes fondamentaux de la pédagogie Waldorf pour la petite enfance sont familiers aux éducatrices Waldorf du Vietnam et elles essayent de les mettre en œuvre. Il est pour elles particulièrement important de célébrer les fêtes locales, pour que les enfants et parents puissent trouver un lien avec l’ancienne culture vietnamienne et les traditions. Dans la culture vietnamienne, il y a beaucoup de fêtes traditionnelles et leur célébration était auparavant prise très au sérieux dans la société. Dans un premier temps, elles étaient pratiquées dans les cercles royaux et religieux. Si les coutumes et les manières de les pratiquer sont aujourd’hui très répandues, leur signification profonde l’est à peine. Avec les progrès de la science et de la technologie, mais surtout depuis l’introduction des idéologies socialistes, la compréhension spirituelle des fêtes s’est largement perdue. L’enseignement ou la simple mention de la religion ou de la spiritualité ont notamment été rejetées, voire totalement interdites : les fêtes ne peuvent être célébrées que selon des coutumes familiales ou conventionnelles. C’est aujourd’hui une tâche difficile de retrouver une manière de célébrer une fête qui permette aux enfants de faire l’expérience d’un contenu spirituel, tout en reconnaissant des pratiques traditionnelles familières. Par exemple, dans la plupart des jardins d’enfants traditionnels, la célébration du Nouvel An vietnamien ou « Têt » (Fête du printemps), qui tombe généralement à la fin de janvier ou de février, suit une manière de faire traditionnelle, dictée par l’État. Les enfants sont invités par les éducateurs à décorer la pièce avec des motifs de papier rouge ou de la calligraphie, avec des arbustes artificiels à fleurs roses ou jaunes. Ils apprennent à chanter les airs traditionnels ou les danses du Nouvel An. Ils témoignent un respect obéissant pour tous les adultes ayant une autorité – grands-parents, parents, enseignants, éducateurs, etc. – et reçoivent d’eux une bénédiction sous la forme d’une enveloppe rouge avec de vrais billets de banque. Dans certains cas, il peut y avoir des gâteaux de nouvelle année, achetés dans les magasins. Certaines de ces nombreuses coutumes sont également soignées dans les jardins d’enfants Waldorf ; elles donnent à la fête une forme extérieure et les enfants les aiment. Les éducatrices tentent néanmoins de faire revivre la substance intérieure, artistique ou spirituelle des fêtes. La première partie de la fête commence en général avec une histoire, qui a été racontée pendant plusieurs semaines, chaque jour, au moment du récit. La signification universelle du printemps en dessine l’action : le sommeil et le réveil d’une graine jusqu’à sa pousse, ses feuilles et ses fleurs ; la transformation de la chenille en papillon – la mort et la résurrection en toute chose. Les chants, les danses et les saynètes sont tous reliés à ce thème. De la même manière pour les couleurs utilisées, les activités dédiées, les nouvelles chansons, les vraies fleurs … Les enfants aiment particulièrement préparer leurs propres gâteaux du Nouvel An : les traditionnels bánh dày (gâteau rond) et bánh trung(gâteau carré) – la forme ronde représentant le cosmos, le carré, le monde physique. Ensemble, le riz et les haricots sont enveloppés dans des feuilles de bananier ; la journée entière est passée à cuisiner puis à cuire dans de grands chaudrons autour du feu de camp, gardé par des équipes de parents. À leur surprise et pour la plus grande joie des enfants, tout cela se passe dans l’enceinte du jardin d’enfants ! La fête se termine par un rassemblement convivial, après avoir écouté la légende « Bánh dày bánh trung« , racontée par l’une des éducatrices. Et les bons vœux sont chantés pour tous. Il va sans dire que tout cela se fait en vietnamien. Dans un langage simple que les petits enfants peuvent comprendre, et dans un langage qui embrasse et inspire le spirituel, mais qui « n’offense » pas les autorités terrestres.

À propos de l’auteur :

Thanh Cherry a fondé les trois premiers jardins d’enfants Steiner-Waldorf pour les orphelins et les enfants pauvres à Ho Chi Minh Ville, entre 2000 et 2003. Elle a ensuite formé et accompagné des éducatrices dans différents pays d’Asie. Elle a passé 16 ans à fonder le mouvement des jardins d’enfants Waldorf en Chine. Elle est maintenant revenue pour relancer le mouvement de from Steiner au Vietnam, où elle est née. Elle travaille comme éducatrice et formatrice, et est présidente de la Fédération d’éducation Steiner-Waldorf au Vietnam (SWAVN).

 

Erziehungskunst, été 2020

Traduit en allemand par Lorenzo Ravagli

Traduit de l’allemand au français par Claire Defèche)

[1] Note de la traductrice : « Spielkreis » dans le texte allemand

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