Festival 100 ans
Congrès 100 ans  

Blog

Conférence donnée par Loïc Chalmel, chercheur en science de l’éducation (UHA)

Lors du dernier congrès de la Fédération à Lyon en octobre 2018, Loïc Chalmel a été invité à exposé son regard sur la pédagogie Waldorf.

Voici ici les notes prises ainsi que le fichier audio de la conférence : 

Loïc Chalmel dit travailler sur la tradition spirituelle, qui a amené à un courant comme Goethe et R. Steiner.

D’une certaine manière nous sommes tous bipolaires, et habité par deux entités, l’une que j’appelle le Moi Social et l’autre, le Moi (appelé aussi le Moi authentique). Le Moi Social est celui qui fait que nous nous ressemblons, le Moi est ce qui fait que nous sommes différents. Le Moi est indivisible alors que le Moi Social est relatif à la société. Le Moi est naturel, le Moi Social est d’une certaine manière ce que la société voudrait que nous devenions.

Le Moi est authentique car lorsqu’on prend une fratrie, ils sont élevés dans le même contexte familial mais ils sont tous différents donc ça ne vient pas de la culture, ça vient d’ailleurs qui caractérise chacun de nous. On trouve cette observation dans la Philosophie de la Liberté de Rudolf Steiner.

Déjà à l’époque de Rousseau on disait qu’en éducation il n’est pas possible de vouloir éduquer les deux (Moi et Moi Social). Donc l’idée est de savoir si un environnement éducatif est au service de l’éducation du Moi, c’est à dire de vouloir éduquer une personne telle qu’elle est avec ses défauts, ses besoins, ses envies ou est-ce qu’au contraire, elle souhaite tenter de faire se ressembler les individus, en les faisant passer dans le même moule avec les même normes… en faisant en sorte que tout ça semble être logique.

Dans le système français on a choisi de développer le Moi Social, on cherche la ressemblance, plutôt que la valorisation de la différence. Dès 2,5 ans, on commence déjà à rentrer dans le système normatif, c’est l’individu qui doit rentrer dans la norme, s’il ne rentre pas dans la norme, il est anormal. ça touche l’ensemble des dispositifs éducatifs, ça touche les travailleurs sociaux qui doivent compenser et trouver absolument le moyen pour les individus rentrent dans cet itinéraire social. Ce système va minorer le développement du moi par renoncement successif pour rentrer dans la norme de réussite sociale. Dans cet acception, le travail éducatif est un travail de dénaturation, éduquer c’est dénaturer : faire en sorte que ce qui fait la richesse d’un individu soit noyé dans un ensemble social. L’idéal social est relatif car lorsqu’on change de société, on change d’idéal, ce n’est pas le même en Suède, aux US.

Plus un Etat est centralisé, comme le notre en France, plus le programme est précis et le nombre d’évaluation est grand. L’éducation selon le moi social met en place un dispositif. Un dispositif éducatif est toujours normatif, c’est sa fonction de dire ce qui est la norme. Donc dans les pédagogies alternatives, il y a deux sortes. Il y a les alternatives pédagogiques qui sont politiques qui disent « le dispositif que vous avez mis en place n’est pas le bon, donc il faut changer le dispositif », par exemple on est dans un dispositif libéral et on veut mettre à la place un système marxiste. Le dispositif va changer mais pour un autre dispositif. La pédagogie Freinet est de ce type, elle cherche à mettre en place un autre dispositif. Il y a une deuxième forme d’alternative qui va renoncer à créer un dispositif, c’est le seul moyen de prendre en compte véritablement le Moi, de vouloir former des personnes et non pas des citoyens et non pas des membres d’une société. Dans ce cas, vous devez forcément renoncer à former des dispositifs car vous ne voulez pas normer les gens, et au contraire profiter de leurs différences. Donc les alternatives pédagogiques qui sont du côté du Moi, on dira qu’elles mettent en place des environnements pédagogiques. La logique d’environnement est intéressante car c’est « mettre autour » du Moi. Un environnement par définition n’est pas une norme mais un état d’esprit qui permet de développer le potentiel de l’individu.

La force est là, car un dispositif s’impose mais un environnement est toujours plus ou moins fragile mais jusqu’à preuve du contraire, c’est le seul moyen de respecter des individus et de les aider à grandir. La fragilité ici est peut-être une faiblesse du point de vue des tenants du dispositif mais c’est une très grande force du point de vue de l’éducation de l’Homme. Si on veut éduquer de belles personnes, c’est ici que ça va se passer. Il y a des alternatives pédagogiques qui créent des environnement et à mon sens, la pédagogie Waldorf en est une. Donc faut-il absolument pour être fort se réclamer d’un dispositif ? pour moi, la réponse est non. Même si un environnement est fragile, cette fragilité est une force.

A mon sens, il ne faut pas de tromper de débat, je pars du postulat qu’on est du côté du Moi. Etant de ce côté-là, est-on seul ou a-t-on une histoire ?

On dit souvent que la pédagogie Waldorf développe la dimension spirituelle et ça, ça fait frémir tout le monde. De spirituel à religieux, de religieux à secte, ça va vite… je pense que cette revendication d’un courant spirituel en éducation est très intéressante à étudier du point de vue de l’histoire.

Je situe la première filiation avec un pédagogue qui est certainement le plus important Jan Amos Komenský, dit Comunius (1592-1670). R. Steiner connaissait bien le travail de Comunius. Il pensait que l’éducation devait absolument être la même pour les filles et les garçons (il était à l’époque de Louis XIV) et dit trois choses extrêmement importantes qui ont été reprises par R. Steiner, il opposait l’idée de microcosme à macrocosme. La construction de l’éducation était un rapport entre les deux. Microcosme = un enfant contient en lui l’ensemble des connaissances du monde. Un enfant qui vient au monde les possède en germe, e potentiel. Et donc les connaissances du monde sont dans le macrocosme, elles sont toutes là et donc il peut accéder à tout et l’éducation est un dialogue entre le microcosme et les expériences qu’il fait avec le monde. Du point de vue éducatif, si un être humain a du mal à se développer, c’est qu’il n’a pas été dans des conditions satisfaisantes pour qu’il puisse instaurer un dialogue entre lui et le monde (pas seulement la nature environnante mais aussi les individus autour…). Il va très vite dire, l’éducation finalement est simple, toute connaissance est naturelle à l’homme, un être humain peut tout apprendre mais peut le faire de pleins de façons différentes. Il écrira à cette époque qu’il faut apprendre à lire dans 3 sortes de livre : nous-même (nous sommes un microcosme de connaissance, lire en soi), la nature (le dialogue entre micro et macrocosme, tout ce qui peut se transposer dans l’élément naturel musical, mathématique et autre) et par les livres avec des livres pour les enfants, dans une langue qui leur soit accessible et ça commence par les images.

Il y a également Johann Heinrich Pestalozzi, (suisse, 1746-1827), qui va ajouter à l’édifice de Comunius, une pierre supplémentaire car il pense que pour parvenir à ce dialogue entre macrocosme et microcosme, il faut utiliser 3 médias. D’abord il est persuadé qu’à l’intérieur de chaque être humain il habite une force d’apprendre, tout être humain a envie d’apprendre. Cette force fondamentale est à nourrir, sinon elle finit par s’étioler et disparaître. Pour nourrir cette force, d’après lui il y a 3 points de vue : le coeur, la main et la tête. l’éducation est une triangulation entre les trois (dimension émotion, physique, intellectuelle). La règle absolue lorsque l’on veut suivre le développement des hommes, est l’équilibre entre les 3 points de vue (intelligence de la tête + physique et affective). Une école qui met tout son pouvoir sur le cognitif est une école qui fabrique des déséquilibrés. L’archétype = un énarque. Ce sont eux qui décident aujourd’hui des dispositifs dans lesquels nous devons nous intégrer.

Une force est de se réclamer d’une famille beaucoup plus large, colonne vertébrale de pensée intellectuelle qui soutient l’humanité depuis des siècles on est héritier d’une Histoire, si on veut que ce soit une force, il faut savoir de quoi on a hérité. Savoir d’où on vient pour savoir où on va aller.

Quelle est la nature de l’héritage ?
R. Steiner, lorsqu’il décrit le mode de construction de la pensée dit qu’un individu est un être de perception (liaison avec le macrocosme) et que cette perception est mise en relation avec le « concept ».
Une des grandes différences de R. Steiner avec Janus Korczak (1878-1942) et d’autres, c’est que pour R. Steiner le concept préexiste. Les autres de l’école nouvelle défendent l’idée que tout s’apprend à travers l’expérience.
R. Steiner dvpe l’idée que le concept préexiste.
La mise en relation d’un concept avec une perception va donner chez R. Steiner des représentations.
Une représentation est un exemple particulier d’un concept préexistant rencontré dans le macrocosme.
Si moi je suis un pédagogue Steiner, je reconnais qu’il existe des concepts préexistant (1), je considère que ces concepts préexistants se développent en quantité et en qualité en faisant des croisements sur ces perceptions différentes (2) et la somme de la qualité des représentations et perceptions qu’il a acquises = l’expérience (expliqué dans la Philosophie de la Liberté).
Dans cette construction-là, on va avoir des représentations qui provoquent du plaisir et d’autres de la douleur, c’est associé au sentiment. Le sentiment, c’est ce qu’on éprouve dans la rencontre entre le concept et la perception. R. Steiner dit que la somme des perceptions constitue la représentation ou les représentations et c’est d’une certaine manière c’est ce qui nous unit aux autres et les sentiments, c’est ce qui nous ramène à nous-même.

On pourrait multiplier les références entre les pédagogies de Comunius, de Pestalozzi et de R. Steiner… on pourrait parler des heures de l’impulsion par exemple.

Une pédagogie est-elle immuable ?
Si on est du côté du Moi Social, oui on doit appliquer le modèle immuable car le modèle est unique, un modèle, une façon de pensée, une norme, il faut appliquer.
Dans les pédagogies qui sont du côté du Moi, il s’agit de créer ou re-créer des environnements pédagogiques. C’est fatiguant car c’est en lien avec des individus qui sont différents, faut respecter ces différences et en faire quelque chose. Derrière l’idée de création, il y a l’idée que la pédagogie est un art, ce n’est pas une science, mais un Art.

La question qui est posée aujourd’hui, qu’est-ce que les héritiers font du testament ? et qu’on-t-il droit de faire du testament. D’abord il faut connaître ce testament.
L’héritage est capital à connaître et ensuite bien sûr on le droit de l’adapter à l’individu, aux situations, à la réalité.

La question à se poser est donc : Qu’est-ce qui est accessoire et ce à quoi on ne doit pas renoncer sous peine de perdre sa véritable identité ?
Il y a des fragilités bien-sûr mais jusqu’à preuve de contraire, je ne suis pas du côté du dispositif (je ne cherche pas à créer un dispositif alternatif ou à combattre un dispositif). Je suis du côté du Moi donc c’est un autre environnement, un autre combat, une fragilité qui est en même temps une force. Je m’inscris dans une tradition historique profondément humaniste qui intègre une indispensable tradition spirituelle. Ce n’est pas seulement le mouvement de la pédagogie Waldorf qui est concerné ici mais toute une partie de l’humanité qui pense que former un individu ça vaut la peine de le faire de cette façon.
Il y a un certains nombres de valeurs fondamentales auxquelles on ne peut pas renoncer sans perdre son âme, certaines pédagogies alternatives sont passées du côté du dispositif et ont perdu leur âme. Faut savoir ce qu’on veut, faut savoir où on est et faut savoir résister, la résistance est importante.
Sur les choses essentielles, il y a quelques aspects incontestables : Faut connaître sa tradition (être un héritier ne signifie pas accepter tout du testament). Lorsqu’on est parent, pédagogue, administrateur dans une pédagogie qui développe le Moi, faut savoir où on est, être cohérent et se battre pour garder des possibilités de grandir autrement car si personne ne fait ce travail-là, on n’aura plus que des Moi sociaux sur cette planète et quelque part, qu’est-ce qu’on va s’ennuyer !

Questions des auditeurs :
    • Qui finance vos travaux ? La réponse est multiple, le plus grand soutien que j’ai pu trouver, c’était auprès d’institutions qui s’occupent de personnes fracassées. Quand on est dans un société dans lequel le moi social est dominant, il y a de nombreuses personnes qui ont passé leur vie à se conformer puis du jour au lendemain perdent leur boulot, et ils sont alors perdus. On a la même chose lorsque les personnes sont touchées par une pathologie, souvent il y a le dénie et les gens sont perdus ; J’ai passé beaucoup de temps à travailler avec les personnes abimées par la vie. Le constat est très rapide, pour soigner ces personnes, on ne peut le faire qu’à partir des ressources du Moi. Je reçois plus de soutien du côté des travailleurs sociaux que du côté de l’Education Nationale qui ne finance pas mes travaux, mais j’appartiens quand même à cette belle maison.
    • On aurait plutôt besoin d’individus qui sachent vivre en groupe ? Il faut que ce soit le résultat d’une construction pas une imposition. Le contrat social de JJ Rousseau dit que « lorsqu’on respecte la nature de l’individu, les individus vont savoir être ensemble ensuite, ils n’auront pas besoin d’apprendre à vivre ensemble ».
    • Dans toute pédagogie, il faut faire un choix entre développer le Moi et le Moi Social dites-vous mais est-ce que la rencontre entre les deux est nécessaire ?Le Moi Social se construit en concomitance avec le Moi mais le choix pédagogique est un choix, c’est une approche différente, celui qui veut faire les deux en même ne sait pas ce qu’il veut et conduit à une impasse.
    • Vous avez dit que vous aborderiez ce qui peut nuire à notre pédagogie ? La posture pédagogique qui semble accompagner le Moi est l’accompagnement. La posture qui accompagne le Moi Social est la formation (forme, réforme, formation…). Pourquoi on est ici dans la pédagogie de l’accompagnement ? La notion du karma est un formidable levier pour dire que cette pedagogie est bizarre par exemple. Cette notion est importante remise dans le contexte historique, cette notion n’est pas européenne à l’origine mais très intéressante dès lors qu’on la travaille du point de vue pédagogique car ça amène à dire que le Karma n’est pas une prédisposition. Justement, le Karma est un levier, un outil à partir duquel on va pouvoir travailler. Cela va avoir une conséquence développée dans la Philosophie de la Liberté par exemple qui est de dire qu’un être humain bénéficie d’une double hérédité : filiation familiale et filiation d’ordre spirituelle et karma. Le développement de la notion de karma chez Rudolf Steiner demande une lecture extrêmement attentive pour savoir pourquoi c’est important pour les pédagogues. C’est pourtant un des objets passionnant de cette pédagogie, c’est une singularité et une force à condition qu’on sache exactement de quoi on parle.
    • Quelles sont les autres pédagogies du Moi ? Janus Korczak (1878-1942), Maria Montessori (1870-1952) à son origine mais cet héritage se perd, le père Girard (1765-1850), Friedrich Froebel (1782-1852)… il y en a beaucoup.
    • Quelles sont les choses auxquelles il ne faut pas renoncer dans nos écoles ? la difficulté principale est que le langage même de Rudolf Steiner est très exigeant et demande beaucoup de temps pour être assimilé et compris et souvent mal traduit. L’accompagnement est une denrée très rare aujourd’hui mais c’est une spécificité, comment on accompagne le développement de l’enfant dans la pédagogie Waldorf. On ne peut pas non plus se référer à la pédagogie Waldorf sans prendre en compte le fait qu’il y a du inné chez l’individu. Geste du jardinier (pas de l’accoucheur). Autre valeur fondamentale : celui que j’accompagne au bout du compte, il ne me doit RIEN. C’est un geste altruiste, gratuit. Celui qui apprend le fait pour lui. S’il me doit ce qu’il est devenu, c’est qu’il est dépendant. La philosophie de Steiner est de rendre l’individu LIBRE, c’est un incontournable absolu.
    • Les outils donnés par Rudolf Steiner s’enracinent dans une compréhension du cosmos que nous réactivons chez les élèves ; ce n’est pas que au sein de l’individu qu’on fait émerger. Ce que j’ai appelé le Moi Social, c’est la dichotomie entre le dispositif éducatif et l’environnement éducatif. Au niveau de la société en général, c’est l’acculturation de tout un chacun au monde. Je n’ai pas dit que chacun doit être autiste dans son environnement mais qu’il ne rentre pas dans un dispositif qui le contraint à entrer dans un système normatif.